sur-titre édito d'Alexandre Varenne

Le petit père Combes

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On a inauguré dimanche à Pons, sous la présidence d’Edouard Herriot, un modeste monument à la mémoire d’Emile Combes.

La cérémonie a été troublée et ensanglantée par une bagarre que provoquèrent une bande de camelots du roy.

Pour consacrer le souvenir de ce brave homme, de cet honnête républicain, un peu de violence réactionnaire n’était pas déplacée.

Depuis plusieurs semaines, la « bonne » presse bave avec fureur au pied du monument. Injurié de son vivant comme peu d’hommes politiques ont pu l’être, Emile Combes est poursuivi jusque dans la mort par la méchanceté de ses ennemis, malgré l’Union sacrée qui en fit un ministre de la Défense nationale aux cotés de Denys Cochin, malgré l’Union nationale qui groupe dans la même majorité les héritiers de Combes et ceux de Denys Cochin.

Ce qu’on a pu écrire de stupidités sur le gouvernement combiste, depuis qu’on parle d’inaugurer ce monument ! Et comme, malgré les formules captieuses de ralliement à la République ce concert d’imprécations nous montre bien ce que vaut le républicanisme tout frais de certains adeptes de l’Union nationale !

La « combisme », cela date de près d’un quart de siècle et les nouvelles générations n’en ont entendu parler qu’en mal – car si nos ennemis ne désarment jamais, nous, les républicains, nous oublions facilement les bons services rendus à la République.

J’ai vécu cette époque. J’ai connu, et d’assez près, Emile Combes. Avec le recul du temps, j’en puis parler sans passion.

C’était un modeste sénateur, élu d’ailleurs comme modéré. Il avait été professeur de philosophie dans un établissement religieux, puis médecin de campagne, maire et conseiller général de la petite ville où il exerçait. En somme un de ces « Français moyens », comme on dit aujourd’hui, qui représente bien, parce qu’ils vivent de leur vie, nos électeurs de campagnes de France.

Il prit le pouvoir en 1902, à la retraite de Waldeck-Rousseau, qui l’avait désigné au choix de M. Loubet. La grande majorité des Français ignorait son nom quand il fut appelé à la présidence du Conseil. Deux ans plus tard, ce diable d’homme jusque-là inconnu était devenu plus populaire que tous ses prédécesseurs.

Qu’avait-il fait pour mériter tant de haines d’un côté et tant de confiance de l’autre ? Il avait tenu tête aux ennemis de la République. Arrivé au pouvoir sans autre ambition que de la bien servir, il avait vu se dresser contre elle, avec une violence féroce, toutes les forces de réaction. Alors il avait pris la réaction à la gorge et l’avait rudement secouée. Le peuple, comprenant que ce qui était un jeu, c’était l’avenir du régime, c’est-à-dire son propre avenir, s’était mis à adorer ce républicain intraitable, qui ne ménageait pas l’adversaire et qui rendait les coups.

Il vint un jour à Clermont. Jamais homme d’Etat ne reçut ici semblable accueil. Quatre mille militants des campagnes venus de tous les villages de la région, lui firent cortège. Le langage qu’il leur parla était sans prétention et sans art. Mais comme il fut compris !

Là fut, je le répète, le secret de la popularité d’Emile Combes.  Placé par les circonstances à un poste de garde, il fut un bon gardien, vigilant et sût, et qui ne craignait pas de montrer ses crocs.

Des années ont passé, pleins d’évènements désastreux ou magnifiques. Aujourd’hui le « combisme » qui n’a jamais été une opinion de salon est assez mal porté, même chez les gens de gauche. Les républicains passent indifférents devant cette mémoire que la réaction s’acharne à salir.

Au pouvoir, Emile Combes avait vite appris à connaître la versatilité des hommes. Délégué au gouvernement par les gauches qui en avaient fait leur chef, il fut lâché en pleine bataille par ces « défectionnaires » – comme il les appelait – à la tête desquels se trouvait – déjà ! – le citoyen Millerand, entouré de quelques radicaux saxons – il y en avait aussi à cette époque.

Jusqu’à la fin, il fut soutenu, avec sincérité et vigueur, par les socialistes qui reconnaissaient en ce petit bourgeois un bon militant de la démocratie. Et c’est précisément cet appui énergique et désintéressé des socialistes qui servit de prétexte à la défection de certains chefs radicaux. On reprochait Jaurès à Combes, comme on a reproché Léon Blum à Herriot.

Combes, descendu du pouvoir, on vit la République faire peau neuve et chercher avec ses ennemis de la veille une impossible réconciliation.

Les temps que nous vivons présentent plus d’une analogie avec cette époque. La République est de nouveau livrée aux partis de droite, avec la complicité de trop de républicains. La réaction, aujourd’hui comme toujours, se montre impatiente et brutale. C’est elle qui, en abusant des avantages qu’elle a déjà reçus, obligera les républicains à se défendre.

Ce jour-là, nous aurons besoin d’une main ferme, comme l’était celle du solide républicain de Pons. Nous la trouverons. La graine de républicains n’est pas perdue.

Alexandre Varenne

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