Portrait d'Alexandre Varenne, Paris
sur-titre édito d'Alexandre Varenne

Guesde et Jaurès

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La mort de Jules Guesde survient au moment où les socialistes allaient, pour la huitième fois, commémorer la fin tragique de Jaurès. Pour ceux qui ont connu les deux hommes, qui ont assisté à leur controverse, quels émouvants souvenirs à évoquer, quelles nobles leçons à tirer de cette opposition de deux caractères si différents, aboutissant pourtant des conclusions identiques !

Chez Guesde, c’est la logique qui domine. Si sa doctrine parait, par instants, étriquée et brutale, ce n’est pas qu’il soit insensible à la majesté des idées ni à la musique du verbe, c’est parce qu’il est avant tout un propagandiste, un militant, un apôtre et qu’il n’a pas le temps de cueillir les roses du chemin. Sa parole est âpre et sans atours. Mais l’argument est direct. Il frappe avec une vigueur irrésistible. Il prend, en quelque sorte, l’auditoire aux entrailles. Il conquiert d’un seul coup, sans flatteries et sans artifices, par la seule puissance du raisonnement. Parfois, il se risque à quelque développement. Mais c’est pour brosser, en quelques touches magistrales, le sombre tableau des misères sociales. Ses images, alors sont d’un réalisme saisissant et farouche. Elles ont des éclairs d’idées et quand une fois elles ont pénétré l’esprit, c’est pour n’en plus sortir.

Il faut avoir entendu cette voix, il faut avoir été secoué par cette éloquence amère pour comprendre l’ascendant incroyable que Jules Guesde a exercée sur des générations de militants ouvriers. C’est lui, plus que tout autre, qui a formé de sa doctrine implacable cette élite intellectuelle du prolétariat français où se sont recrutés, depuis quarante ans les meilleurs de nos propagandistes. Les hommes qui à cette heure encore dirigent la Russie révolutionnaire, ont été pour la plupart, élevés à cette rude école. Peut-être ont-ils eu tort de prendre au pied de la lettre et de vouloir appliquer sans délai et sans préparation des formules absolues qui, dans l’esprit de Guesde, étaient surtout des armes de propagande.

Il savait bien, lui, qu’entre la rigueur des formules et la complexité de la vie, il y a un véritable abîme, et s’il proposait aux hommes son credo rigide du socialisme, il n’avait pas la naïveté de croire qu’il put se réaliser en un jour.

Pour amener les travailleurs à la pleine conscience de leur servitude économique, il avait cru devoir, parfois, les mettre en garde contre certaines illusions. A ses yeux le progrès démocratique, même poussé jusque dans ses ultimes conséquences, ne suffisait pas à résoudre pour la masse des sans propriété le problème essentiel du salariat. Il voulait que les travailleurs vinssent se grouper en un parti distinct, avec pour programme unique, la transformation radicale du régime de propriété. Mais il ne rejetait pas pour cela ni la démocratie politique, ni les réformes sociales. Il croyait à la valeur propre du principe républicain et à la force du sentiment national. Il demandait seulement aux socialistes de ne jamais voiler le but final de leur action, de ne jamais réduire la portée de leur doctrine.

Un tel esprit devait nécessairement, dans la bataille quotidienne, s’opposer à celui de Jaurès. Chez ce dernier le socialisme prend sa forme la plus vaste. Il s’élargit au point de se confondre avec la notion générale du progrès humain. Guesde assigne pour but concret à l’action ouvrière la conquête du pouvoir pour la suppression de la propriété capitaliste. Jaurès ne borne pas son horizon à cette étape révolutionnaire. Il ne limite pas son effort à poursuivre en ligne droite ce but défini. Il croit fortement que le progrès quotidien des lois et des mœurs, que l’éducation croissante des individus concourent à l’émancipation totale du prolétariat, mais il ne croit pas que la transformation socialiste une fois accomplie, l’œuvre sera achevée et qu’il n’y aura plus rien à tenter pour faire le bonheur des hommes.

Ces deux conceptions parallèles du socialisme conduisant toutes deux au but commun, mais par des chemins si différents, expliquent les controverses et les oppositions qui, maintes fois, avant et depuis l’Unité, ont amené Jaurès et Guesde à se heurter et trop souvent à se méconnaitre.

Dans la lutte quotidienne pour les réformes démocratiques, Jaurès est toujours au premier rang. Il se passionne, tout à tour, pour les retraites ouvrières, pour la réforme fiscale, pour la laïcisation de l’Etat, cependant que Guesde, indifférent et parfois dédaigneux, semble juger excessive cette dépense d’efforts et supplie le prolétariat de ne pas se laisser détourner de son rôle propose par des soucis passagers et secondaires. Jaurès se jette à corps perdu dans la bataille de l’affaire Dreyfus. Guesde ne l’en blâme pas, mais il se tient encore un peu à l’écart. Quand, vers 1910, apparaissent les premiers symptômes d’une guerre possible, au bruit du torrent qui gronde dans le lointain et qui va déferler sur le monde, Jaurès se multiplie pour prévenir le cataclysme. Sa voix puissante appelle les travailleurs organisés dans l’Internationale à unir leurs forces pour endiguer le fléau menaçant. Guesde, en quelques paroles désabusées, lui répond que le capitalisme porte en lui la guerre et que la chute du capitalisme peut seule assurer la paix.

L’épreuve a passé et tous deux sont morts. A qui donner raison ? Ils avaient raison tous deux pour une part. Lequel a mieux servi le socialisme ? Nul ne saurait le dire sans s’exposer à commettre une injustice.

La propagande de Guesde faisait des consciences socialistes. La parole de Jaurès amenait au socialisme des bonnes volontés éparses. L’un et l’autre ont servi, chacun à sa manière, et de toutes ses forces, la cause de l’humanité et préparé pour elle un meilleur avenir.

Nous pouvons associer à la mémoire de Jaurès, assassiné le 31 juillet 1914, le souvenir de Jules Guesde. Leurs noms sont désormais inséparables dans l’histoire tourmentée du progrès humain.

Alexandre Varenne

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