sur-titre édito d'Alexandre Varenne

L’assassinat de Jaurès

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L’homme du pressentiment

25 ans après la mort de Jaurès, Alexandre Varenne signe cet édito alors que les bruits de bottes se font entendre à nouveau sur l’Europe. Etrange retour de l’Histoire, Jaurès fut assassiné parce qu’il militait contre la guerre.  Varenne est toujours dans l’espérance, mais aussi dans la mise en garde. Il est évident que Jaurès est son modèle, plus encore à un mois et trois jours de la déclaration de guerre contre l’Allemagne. Et quel pressentiment dans ce texte lorsqu’il évoque l’été 14 : « On ne voulait pas croire à la guerre, mais on en avait un lourd pressentiment. Eté radieux qui allait finir dans les plus atroces épreuves. » Oui, quel pressentiment au moment où l’Histoire repassait les plats !
Bernard Stéphan

Vingt-cinq ans aujourd’hui. Comme c’est loin, et pourtant comme le souvenir nous en reste poignant et vivace ! Je revois cette petite maison de Châteauneuf où cette année-là je passais les vacances ne famille. Les bruits les plus inquiétants couraient depuis quelques jours. On ne voulait pas croire à la guerre, mais on en avait un lourd pressentiment. Eté radieux qui allait finir dans les plus atroces épreuves.Ce soir-là, vers dix heures, une voix me hèle du dehors. C’est le facteur-receveur. Il me crie de venir à la poste pour répondre à un appel téléphonique de la sous-préfecture. Grosse émotion autour de moi. Un de mes parents, fonctionnaire parisien, a été rappelé il y a trois jours. Mon frère, conseiller municipal de Paris, collabore à l’Humanité.  Sait-on jamais et de pareilles heures ?

Me voici au récepteur. Les parents qui m’accompagnent entendent un cri d’horreur et un sanglot. On vient de m’apprendre l’affreuse nouvelle : Jaurès a été assassiné. Le lendemain, c’est le retour précipité à Paris ; puis c’est la mobilisation, la déclaration de guerre de l’Allemagne, la séance historique du 4 août qui s’ouvrait au Palais-Bourbon quelques heures après les grandioses funérailles faites par le peuple de Paris à son tribun préféré, qui depuis des années n’avait eu qu’une pensée : barrer la route au fléau qui allait fondre sur l’Europe…

Fonds Varenne©

… La dernière fois que nous nous étions rencontrés c’était quelques jours avant la catastrophe. Nous étions revenus ensemble au Palais-Bourbon au sortir d’un congrès du parti ou avait été agitée la question capitale sur laquelle on se débattait depuis trois ans, celle du devoir des socialistes devant les menaces de guerre. Pour la première fois je m’étais séparé de mon chef et avait refusé de voter une motion à mon jugement imprudente. Nous en avions devisé tout le long du chemin. En arrivant à la Chambre, comme nous allions pénétrer dans la salle des séances, il me dit ceci en propres termes : « La guerre ? Ah ! les malheureux ! Ils ne savent pas ce que ce serait … » Et il ajouté, comme se parlant à lui-même, cette parole qui prenait quelques jours plus tard un sens prophétique : « Ce n’est pas pour moi que je parle. Il est probable que nous en serons les premières victimes… » Nous entrions en séance. Je ne l’ai plus revu…
Quelle eût été l’action de ce puissant esprit dans les évènements dont sa fin tragique a marqué le début ? Quelle attitude eût-il prise dans la grande tourmente ? Ceux qui l’ont bien connu, qui furent souvent les confidents de ses espoirs et de ses angoisses, n’ont là-dessus aucun doute. Il eût été l’animateur de la défense nationale.
Il se préparait depuis longtemps au rôle qu’il eût un jour ou l’autre assumé. Il eût, lui aussi, « fait la guerre », et s’il avait pu être appelé à tracer les lignes générales de la grande paix de liquidation on peut être assuré que ce n’est pas un monstre comme le traité de Versailles qui serait sorti de ses mains.
Le destin a voulu que ce vaste et clair génie ne pût jamais accéder au pouvoir où son action aurait pu changer le cours des choses. Il avait été battu de justesse en 1904 au Congrès d’Amsterdam où la social-démocratie allemande avait fait triompher contre son réformisme le socialisme doctrinaire. L’unité de 1905 avait malheureusement été fondée sur les mêmes formules, que nous eûmes le tort de nous laisser imposer une seconde fois après sa mort, au lendemain de la scission de Tours. Ainsi le socialisme français, qui aurait pu jouer dans notre démocratie un rôle si efficace, s’est trouvé en 1936 devant les responsabilités du gouvernement sans avoir assez pénétré les esprits se sont haut idéal, sans s’être préparé à l’exercice du pouvoir. J’ai lu ces jours-ci que quelques leaders du parti S.F.I.O. songent à se rencontrer pour réviser la doctrine et l’adapter aux nouvelles conditions du monde.

C’est ce que Jaurès avait tenté il y a trente-cinq ans. Autant de perdu pour le progrès humain, pour la liberté et la paix.
Ah ! combien se réclament aujourd’hui de la mémoire de Jaurès qui auraient besoin de le relire et de s’inspirer de ses leçons.

Alexandre Varenne

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