Fabien Conord, historien (crédit photo Michel Wasielewski ©)
sur-titre Alexandre Varenne,Fondation Varenne

Alexandre Varenne : un « journal » sans aucune censure – Interview de Fabien Conord

Publié le
Fabien Conord, historien (Photo Philippe Page ©)

La Fondation Varenne publie un document exceptionnel, le journal de guerre d’Alexandre Varenne. Une chronique au fil des jours de l’Occupation par un grand témoin de la période qui ne retient pas sa plume. L’historien Fabien Conord* en a assuré l’appareil critique et le commentaire introductif. Il répond à nos questions.

Interview Bernard Stéphan*
Quelle a été votre première rencontre avec ce texte ?

Manuscrits Alexandre Varenne (Thierry Lindauer ©)

Mon premier contact est une rencontre charnelle avec le texte d’Alexandre Varenne, c’est le manuscrit. J’ai ensuite travaillé sur le texte qui avait été déjà saisi et il y a une vraie émotion de voir ainsi un texte inédit. On est confronté à l’écriture d’un homme, il y a un aspect très personnel lorsqu’on est face au manuscrit. Avant de lire le tapuscrit j’ai eu accès au manuscrit et ça, c’est effectivement un contact très particulier, charnel.
On peut s’étonner que Varenne, républicain, militant, homme de gauche, ait pu quasiment cohabiter avec les notables du régime de Vichy, à Vichy même pendant autant de mois. Comment expliquer cette situation ?
Je ne suis pas sûr qu’on puisse débloquer tous les mystères. Mais il y a d’abord la nature de l’Etat français qui n’est pas un régime totalitaire, qui est une dictature, mais une forme de dictature pluraliste. Y coexistent plusieurs tendances comme des libéraux, des conservateurs, des fascistes. Et le camp nationaliste est assez divisé, du coup ça laisse la place à une certaine tolérance, avec des limites certes. C’est relativement modeste, mais il y a une petite marge. Et du point de vue de Varenne, c’est un homme qui a un journal à faire vivre et une volonté de profiter des interstices du régime.
Celui-ci n’est pas un bloc homogène, intangible, et on peut essayer à la marge de faire entendre une petite musique différente. Et il y a eu au départ ces envois de lettres au chef de l’Etat français où il a cru pouvoir donner un certain nombre d’avis. Et ça nous renvoie à l’équivoque fondatrice du régime en juillet 1940 où, parmi la majorité des parlementaires, 569 qui votent les pouvoirs constituants à Philippe Pétain contre 80, il y aura ensuite des résistants. Tout n’est pas écrit en juillet 1940. On peut encore avoir un doute sur le régime, doute qu’Alexandre Varenne n’a pratiquement plus dans l’été 1941 quand débute réellement son journal.

« Varenne voulait Faire vivre son journal »
Années 1935-1940 Bellerive-sur-Allier, de gauche à droite, Alexandre Varenne et Francisque Fabre directeur de La Montagne (Photo Fonds FAV ©).

Au regard de la position géographique de la ville de Vichy, le journal La Montagne est-il chaque matin sur le bureau des notables du régime ?
On ne le sait pas. Même si les ministres ne voulaient pas la lire, La Montagne était dans les mains des portiers des hôtels dans lesquels étaient installés les ministères. La population de Vichy lit La Montagne.  Il y a donc réellement une proximité du régime avec le journal ce qui peut d’ailleurs être un facteur qui favorise la survie du titre, dans la mesure où frapper La Montagne c’est frapper le journal de la gauche régionale aux yeux de la population locale. Si le régime veut maintenir une forme de consensus minimal, il lui est difficile de frapper trop fortement La Montagne.
Mais alors pourquoi Alexandre Varenne n’arrête-t-il pas son journal au début de l’Etat français ?
Il prend une décision dès 1940, c’est de briser sa plume selon son expression. Alexandre Varenne s’interdit pendant la durée du régime d’écrire des éditoriaux dans La Montagne. Il continue à être le directeur du journal, mais il n’y écrit plus. Pendant toute la période d’Occupation il n’écrit pas, ou tout le moins il ne signe rien ! Les grands éditos de la colonne de gauche de la une du journal, pendant la guerre, son des textes de journalistes. Varenne pendant cette période cantonne son action à être le directeur, à veiller à la bonne sortie du journal, bien sûr il donne son avis, en revanche lui n’écrit pas. Et ce qu’il s’efforce de défendre c’est de bien distinguer dans La Montagne la partie publications des communiqués de l’Etat et la partie éditoriale. Varenne veut bien (il ne peut pas faire autrement) publier les communiqués du gouvernement, mais à condition que ces communiqués soient identifiés comme tel et ne puissent être confondus avec des textes relevant du travail éditorial du journal.

« Pendant toute la durée de l’Occupation Varenne ne signe pas »

On a dit qu’il maintenait la publication car il y avait des foyers de résistance dans l’imprimerie ? C’était finalement une couverture…
C’est corroboré à partir de 1942. On le voit dans ses notes et il écrit à plusieurs reprises qu’il a envie d’arrêter le journal mais que ses rédacteurs le supplient de continuer parce que le journal a d’autres activités plus clandestines. Mais en revanche Varenne lui-même est assez sévère à l’égard de la résistance. Il considère que la lutte armée est très risquée et il ajoute que certains de ses rédacteurs sont très imprudents mais il couvre.

Que pensez-vous de l’idée selon laquelle il aurait bénéficié de l’indulgence de Pierre Laval eu égard au fait qu’ils avaient eu un compagnonnage de jeunesse et qu’ils étaient « pays » ?
Ce n’est pas évident à la lecture de ces notes. Les deux hommes se sont beaucoup affrontés, Varenne a perdu des batailles contre Pierre Laval, et au fur et mesure des années 30 le rapport de force entre les deux hommes s’est inversé dans le Puy-de-Dôme.  Ils sont concurrents en tant que patron de presse, Pierre Laval dirige Le Moniteur du Puy-de-Dôme, et il choisit d’être sénateur de ce département. Varenne a perdu son siège de député en 1936, il est donc écarté du parlement, il n’est plus membre de la SFIO depuis 1933 et finalement il est marginalisé alors que Pierre Laval est le maître du département. Du fait qu’ils sont « pays », qu’ils se connaissent depuis quarante ans, qu’ils ont été au parti socialiste ensemble, qu’ils sont patrons de presse, ils ont gardé le tutoiement, Varenne a accès à Laval facilement mais il n’en use que très peu, il n’abuse pas de cette proximité possible. Et il a vis -à-vis de Laval, dans ses carnets, des propos de plus en plus durs. Il écrit même ne plus vouloir le voir.

Lorsque Laval dit souhaiter la victoire de l’Allemagne, est-ce que Varenne réagit ?
Il réagit très vivement et en deux temps.  Laval qui a prononcé cette phrase à la radio, la répète deux fois dans la même journée. Il l’avait prononcée auparavant devant les directeurs de journaux qui sont réunis régulièrement. Varenne note cette phrase et est estomaqué, il est très sévère et a des propos définitifs.  Pour lui ce jour-là tout est fini, c’est impardonnable. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit dans son journal le soir du 22 juin 1942 : « Laval, un malin, un double-face, un Talleyrand de marché forain. Même pas.  Un pauvre type, d’ailleurs visiblement en baisse, répétant à satiété quelques phrases toutes faites, qui ne se renouvelle pas, qui au contraire s’encroûte… »

Rotatives de La Montagne (Fonds Varenne ©)

Mais lorsqu’il décide d’arrêter la publication de La Montagne, qu’est-ce qui a changé par rapport à la période où il voulait publier coûte que coûte ?
Depuis novembre 1942 les troupes allemandes sont en zone sud et leurs services gèrent directement la relation avec la presse. On peut supposer que sous la férule directe de l’occupation Allemande cela devient intenable pour un journal comme La Montagne. Mais on en est réduit à des conjectures.

Evoque-t-il l’antisémitisme ?
Assez peu. Mais il est très sévère lorsqu’il l’évoque. Il compare le fascisme et l’antisémitisme dans une page. Il écrit à propos du fascisme, même s’il n’est pas d’accord, que c’est une idéologie qui peut être expliquée.  En revanche pour lui l’antisémitisme « est une maladie de sauvages ». Et là tout est dit. En revanche il est un peu acerbe à l’égard des juifs et des francs-maçons qui écrit-il, « ne résistent pas au régime ». Alors ça semble très sévère aujourd’hui car on se demande comment ils auraient pu résister. Mais Varenne regrette qu’ils ne meurent pas les armes à la main. 

Mais Varenne était-il franc-maçon ?
Il ne fréquentait plus son atelier. Il a des propos très sévères sur les francs-maçons d’Indochine où, dit-il, ils ont voulu exporter les querelles métropolitaines. Or Varenne a défendu l’idée de l’union nationale et il s’est beaucoup appuyé, lui l’anticlérical, sur les missionnaires chrétiens pour porter la mission de la France dans ces colonies lorsqu’il était Gouverneur général de la colonie. En revanche il assume son appartenance face au régime de Vichy, ce qui lui vaut d’être révoqué à la fois de la mairie de Saint-Eloy-Les-Mines ainsi que du conseil général du Puy-de-Dôme. Il est déchu de ses mandats électoraux au nom de son appartenance maçonnique.

« Il paiera son appartenance maçonnique »

Est-ce que sur la période il évoque des relations avec la gauche ?
Il voit quelques hommes de gauche, ceux qui fréquentent aussi l’agglomération de Vichy qui souvent sont des hommes de gauche qui ont sinon collaboré du moins ont frayé avec l’Etat français. Par exemple Paul Faure, ancien dirigeant du parti socialiste qui a été membre du Conseil National pendant l’Etat français et que Varenne fréquente sans porter un jugement très élogieux à son égard. Entre 1941 et 1942 il fréquente autant des hommes de droite que de gauche et on voit que son avis n’est pas fonction de leur étiquette.  Il les juge surtout en fonction de leur attitude. Chez les socialistes il rencontre souvent Jules Moch qui est un socialiste résistant, Vincent Auriol également. Sur eux il écrit des notes positives. En revanche on a de l’autre côté de l’échiquier politique des personnalités de droite qu’il rencontre régulièrement. Principalement Louis Marin et Joseph Laniel pour lesquels il professe une très grande estime. Par exemple il écrit pour Louis Marin qu’il ferait bien l’Union Nationale avec lui.

Et le général De Gaulle, apparaît-il dans ces notes ?
Un peu en 1941 et 1942, mais surtout en 1944. Il évoque plutôt Londres en 1941 et 1942, c’est surtout la Français de Londres dont il parle. Il écoute la radio de Londres, mais au début il n’a pas de contact avec les Français réfugiés à Cover Garden. De Gaulle est mentionné à plusieurs reprises mais de manière désincarner. Il prend beaucoup plus d’épaisseur en 1944 et là ce qui apparaît c’est un soutien très net à l’action de De Gaulle à la Libération. Il considère que De Gaulle s’impose comme un vrai chef dans un moment de turbulence, d’autant que Varenne a une crainte en 1944, voir une nouvelle Commune de Paris, une nouvelle guerre civile. A cet égard il considère que le général De Gaulle est le rempart.

*Fabien Conord est professeur des universités, historien, chercheur à l’Université d’Auvergne, spécialiste en histoire contemporaine.
*Bernard Stéphan est journaliste, ancien rédacteur en chef adjoint de La Montagne, éditorialiste, collaborateur de la Fondation Varenne.

*En Vente à partir du 4 octobre*

A Clermont-Ferrand, Journal La Montagne – Espace Fondation Varenne (DRH rez-de-chaussée) 45, rue du Clos-Four
et/ou En ligne ICI